L’Etang

Générique

Première au festival TNB du 10 au 14 et du 17 au 21 novembre 2020 au Théâtre National de Bretagne, Rennes

 

D’après l’oeuvre originale Der Teich (L’Etang) de Robert Walser

 

Pour Kerstin

 

Conception, mise en scène, scénographie Gisèle Vienne
Interprétation Adèle Haenel & Ruth Vega Fernandez
Direction musicale Stephen F. O’Malley
Musique originale Stephen F. O’Malley & François J. Bonnet
Orchestration Owen Morgan Roberts
Lumière Yves Godin

 

Dramaturgie Dennis Cooper & Gisèle Vienne
Assistanat en tournée Sophie Demeyer
Regard extérieur Anja Röttgerkamp

 

Traduction française Lucie Taïeb
A partir de la traduction allemande de Händl Klaus & Raphael Urweider (éd. Suhrkamp Verlag, 2014)

 

Collaboration à la scénographie Maroussia Vaes
Conception des poupées Gisèle Vienne
Création des poupées Raphaël Rubbens, Dorothéa Vienne-Pollak & Gisèle Vienne en collaboration avec le
Théâtre National de Bretagne
Fabrication du décor Nanterre-Amandiers CDN
Décor et accessoires Gisèle Vienne, Camille Queval & Guillaume Dumont
Costumes Gisèle Vienne, Camille Queval & Pauline Jakobiak
Maquillage et perruques Mélanie Gerbeaux

 

Régie générale Richard Pierre
Régie son Adrien Michel & Mareike Trillhaas
Régie lumière Tbc
Régie plateau Antoine Hordé

 

Remerciements à Etienne Bideau-Rey, Nelson Canart, Patric Chiha, Zac Farley, Jean-Paul Vienne.

 

Production et diffusion Alma Office : Anne-Lise Gobin, Alix Sarrade, Camille Queval & Andrea Kerr
Administration Etienne Hunsinger & Giovanna Rua

 

Pièce créée en collaboration avec Kerstin Daley-Baradel

Partenaires

Production DACM / Compagnie Gisèle Vienne

Coproductions Nanterre-Amandiers CDN / Théâtre National de Bretagne / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène
européenne / MC2 : Grenoble / Fonds Transfabrik – Fonds franco-allemand pour le spectacle vivant / Comédie de
Genève / Kaserne Basel / Fidena Festival – Bochum / Le Manège – Scène nationale de Reims / Centre Culturel
André Malraux (Vandoeuvre-lès-Nancy) / Filature – Scène nationale de Mulhouse / Théâtre Garonne / Festival
d’Automne à Paris / International Summer Festival Kampnagel Hamburg / Münchner Kammerspiele / BIT
Teatergarasjen, Bergen / CCN2 – Centre Chorégraphique national de Grenoble

Avec le soutien de La Colline – théâtre national et du CND Centre national de la danse

Remerciements au Point Ephémère pour la mise à disposition d’espace et au Playroom, SMEM, Fribourg pour la
mise à disposition de studio son

Présentation

Adaptation d’un court texte de jeunesse de l’écrivain suisse Robert Walser, l‘Etang, expose au regard les plis et replis d’une histoire d’amour filial, en distribuant les rôles entre deux comédiennes, Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez.

 

Qu’est-ce qui vous a amenée à ce texte de Robert Walser ?
J’admire l’écriture de Robert Walser. C’est Klaus Händl, un écrivain et réalisateur autrichien, avec lequel j’ai une entente artistique et amicale qui, en 2014, avec la collaboration de Raphael Urweider, a traduit L’Etang du suisse-allemand en allemand, qui m’a fait découvrir ce texte peu connu. Il m’est apparu comme une évidence, d’abord sensible, de mettre en scène ce texte, questionnement troublant des sentiments, de l’ordre, du désordre et de la norme. Et ce drame familial, qui reflète la violence de la norme sociale inscrite dans notre corps.

 

Qu’avez-vous trouvé dans ce texte, ou dans ses creux, qui vous a donné envie de l’adapter ?
C’est une pièce de théâtre que Walser a écrite pour sa soeur, un texte privé qu’elle a révélé bien après sa mort. On imagine dès lors qu’il n’était pas évident pour lui de la retrouver un jour sur un plateau et que ce texte devienne autre chose qu’une parole intime adressée à sa soeur. Elle est quand même écrite avec huit scènes, des personnages, des dialogues, des espaces qui semblent très concrets. Cette pièce de théâtre, qui n’en est peut-être pas une, malgré cette forme, m’apparait plutôt comme la nécessité d’une parole si difficile à exprimer sous une autre forme. Je la lis aussi comme un monologue à dix voix, une expérience intérieure bouleversante. L’espace possible de l’interprétation
et de la mise en scène, ouvert par l’intertexte et le sous-texte que propose cette écriture, est vertigineux. Les pièces de théâtre qui me stimulent le plus sont celles qui ne sont pas évidentes pour le plateau, et invitent à remettre notre perception en question, également à travers les difficultés formelles qu’elles posent.
L’Etang est l’histoire d’un garçon qui se sent mal aimé par sa mère et va simuler, au comble de son désespoir, un suicide pour vérifier une ultime fois l’amour qu’elle lui porte. Le texte est traversé par une confusion, une détresse adolescente très forte tout comme une sensualité déroutante. On retrouve dans L’Etang, comme dans toute l’oeuvre de Walser, à travers une écriture sensible, drôle, et discrètement mais franchement subversive, les questions liées à l’ordre, les règles, leur respect et leur remise en question. Le rapport du dominé, qui a toujours le rôle central dans son oeuvre, au dominant. Le dominé, apparemment sage, y est réellement subversif. Il connaît toujours si bien les
règles, mais les renverse, n’arrive pas à les suivre ou, plus souvent, ne le souhaite pas, les critique en faisant semblant de les suivre. L’espace de réflexion qu’ouvre donc ce texte à la mise en scène, se doit d’interroger l’ordre justifié par une norme, celle, formelle, du théâtre et de la famille. Comme un tableau verni qui craquerait, L’Etang, à travers ses fissures, s’ouvre au jeu des abîmes et du chaos. Il y a quelque chose pour moi d’extrêmement jubilatoire à côtoyer ces abysses. J’aime le spectacle vivant, la recherche de l’instant présent dans l’épaisseur du réel, du plus vivant, l’intensification de l’expérience et l’expérience émotionnelle du temps. Et le plus vivant, ce n’est pas de s’endormir dans nos structures, mais de les remettre toujours profondément et sincèrement en question, tout comme notre perception.

 

Comment transcrire ces enjeux dans la mise en scène ?
En se faisant côtoyer différentes strates de lectures, qui peuvent même être en tension ou en contradiction entre elles. En se faisant côtoyer différents langages formels, c’est à dire différentes hypothèses de lecture du monde. En provoquant une remise en question des signes déployés au coeur même de la mise en scène et durant son développement. En traversant des expériences où le corps remet en question la raison, en expérimentant et provoquant des failles dans notre lecture du monde, car, comme l’analyse Bernard Rimé dans son texte passionnant “Emotions at the service of Cultural Construction”, “Les émotions signalent des failles dans les systèmes d’anticipation de la personne ou, en d’autres termes, dans certains aspects du modèle de fonctionnement du monde”.
Dans ma mise en scène de L’Etang, de manière synthétique, il y a de nombreuses strates de lectures, dont trois qui sont les plus lisibles. La première, c’est l’histoire telle qu’on la lirait au premier degré. La deuxième, qui à mon sens arrive de façon assez évidente, émet l’hypothèse d’une personne qui imaginerait, fantasmerait, délirerait cette histoire, qui ressemble peut-être plus à l’expérience que pourrait faire Walser lui-même de son texte, avec une mise en scène qui rappelle ce rapport à l’imagination qui n’est pas égal : certains éléments sont extrêmement précis et vivants, d’autres sont plus flous ou absents. Ces différences de perception peuvent être visibles ou sensibles de différentes manières sur scène, à travers, par exemple, différents degrés d’incarnation et de désincarnation des corps. Egalement, à travers les différents traitements de temporalités qui caractérisent l’écriture du mouvement, de la musique, de la lumière, de l’espace, tout comme l’interprétation du texte, et qui traduisent notamment la perception sensible du temps. Les différentes temporalités participent de cette écriture des strates qui permet leur articulation formelle et le déploiement de l’expérience du présent, entre le réel et le fantasmé, constitué notamment par le
souvenir, le passé et le futur anticipé.
Et puis la troisième strate, c’est ce que l’on voit si l’on ne suit pas les conventions du théâtre : deux comédiennes, Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez, et quinze poupées dans une boite blanche, qui jouent cette pièce de Robert Walser. C’est toujours assez surprenant, de découvrir ce que l’on accepte de voir par rapport à ce que l’on voit, conditionnés par les conventions de lecture. Au théâtre, le regard est conditionné par nos constructions culturelles.
En dehors aussi. On le sait, et pourtant la mise en perspective de ces constructions, et leur déconstruction, est un exercice complexe.
Dès lors il me semble essentiel de réussir à remettre en question nos habitudes perceptives. En espérant que l’expérience artistique, la création si nécessaire de nouvelles formes, et ainsi de nouvelles lectures et expériences du monde, puisse nous permettre d’interroger et faire vaciller la pseudo-réalité, fruit de la création partagée de la représentation de la réalité, la norme sociale.

 

Comment avez-vous envisagé le travail sur le son et la musique, avec Stephen O’Malley ?
Je vois de la musique partout : dans les couleurs, les lignes, les mouvements, les corps, le texte, les sons… Ce qui influe directement sur ma manière de mettre en scène et de chorégraphier. D’un point de vue purement sonore, ce qu’on entend d’abord, ce sont les voix amplifiées d’Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez, qui interprètent le texte de façon très intime à travers un jeu complexe de dissociation de voix. Adèle interprète la voix et le corps de Fritz, le garçon qui a un rôle central, tout comme les voix des autres enfants et adolescents qui semblent muets dans la représentation que j’en fait ; Ruth interprète les voix et corps des deux mères, la voix du père et parfois davantage.
Elles sont également interprètes d’elles-mêmes. Il s’agit d’une partition vocale pour dix voix, interprétées par deux personnes.
La collaboration avec Stephen O’Malley sur mes pièces se poursuit depuis treize ans, cette nouvelle collaboration s’inscrit donc dans notre long dialogue artistique. L’écriture de la musique suit intrinsèquement le processus de création, car la composition de mes pièces articule intimement la musique à la mise en scène, tout comme l’espace et la lumière. L’écriture scénique étant pour moi bien l’articulation de tous les médiums de la scène, ils sont tous présents en chantier dès le début du travail et évoluent au cours des répétitions. Les compositions musicales originales de Stephen O’Malley, présentes sur une grande partie de la pièce, semblent aussi faire partie du jeu d’Adèle et de Ruth, comme des extensions de leur corps. Ces musiques, de même que le morceau original composé par François Bonnet, ont une charge émotionnelle très forte, leur matière est viscérale, et leur composition travaille puissamment le temps autant que l’espace.

 

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Cette pièce est créée en souvenir de notre très chère amie et collaboratrice, la comédienne Kerstin Daley Baradel, décédée en juillet 2019, et avec qui nous avions développé si intimement ce travail.

 

Propos recueillis par Vincent Théval pour le Festival d’Automne à Paris 2019

Musique originale